Malo a regardé son assiette comme si Camille venait de lui servir quelque chose de franchement suspect.
Des pâtes. Des courgettes. Un peu de poulet. Rien de particulièrement expérimental. Pourtant, sa réponse est tombée immédiatement : « Je veux pas. »
Camille a commencé doucement. Une bouchée, juste pour goûter. Puis deux. Le poulet au moins. Ou trois morceaux de courgette. Et les pâtes ? Il aime les pâtes d’habitude.
En quelques minutes, le dîner n’était plus vraiment un dîner. C’était devenu une négociation. Et plus Camille essayait de faire entrer quelque chose dans Malo, plus Malo semblait décidé à ne rien laisser entrer du tout.
Quand chaque bouchée devient un enjeu
C’est assez déroutant de préparer un repas, de poser une assiette devant son enfant et de découvrir qu’à cet instant précis, une partie importante de notre pouvoir parental vient de disparaître.
On peut choisir ce qu’on met à table. On peut décider que le dîner ne sera pas remplacé cinq minutes plus tard par une succession de biscuits. On peut continuer à proposer des aliments différents.
Mais on ne peut pas avoir faim à la place de son enfant. Et on ne peut pas avaler pour lui non plus.
À partir du moment où Camille a commencé à compter les bouchées, chacune d’elles a pris une importance démesurée. Une courgette n’était plus vraiment une courgette. C’était devenu : est-ce qu’il va m’écouter ou pas ?
Malo, lui, avait découvert quelque chose d’assez puissant : il existait au moins un domaine dans lequel personne ne pouvait décider exactement à sa place.
Alors chacun s’est accroché un peu plus.
Camille s’en est rendu compte au moment où elle s’est entendue dire : « Encore deux bouchées et après tu peux descendre. »
Deux bouchées de quoi, exactement ? Et pourquoi deux ?
Elle n’était même plus certaine que Malo avait faim. Elle voulait surtout qu’il mange parce qu’elle avait décidé qu’il devait manger.
Et si on parlait un peu moins de l’assiette ?
La fois suivante, Camille a essayé quelque chose de beaucoup moins spectaculaire : arrêter de commenter chaque bouchée.
Elle a posé le dîner sur la table et laissé Malo regarder, toucher, manger ou ne pas manger certaines choses sans transformer chacune de ses décisions en discussion.
Quand Malo a annoncé qu’il n’aimait pas les courgettes avant même de les avoir touchées, elle n’a pas essayé de le convaincre qu’elles étaient délicieuses. Elle a simplement continué à manger.
Évidemment, arrêter de compter les bouchées ne veut pas dire arrêter de se préoccuper de ce que mange son enfant. On peut continuer à observer son alimentation dans son ensemble, à proposer de la variété et à réagir si quelque chose nous inquiète vraiment.
Mais il y a aussi toute la pression qu’on a parfois héritée autour des repas. Beaucoup de parents ont grandi avec des « finis ton assiette », « encore trois bouchées » ou « tu n’as presque rien mangé ». Alors, lorsqu’on choisit de moins insister, il suffit parfois d’une remarque à table pour se demander si on n’est pas en train de devenir beaucoup trop laxiste.
Pourtant, ne pas mener bataille sur chaque morceau ne signifie pas que l’enfant ne mangera jamais. Malo mange des pâtes, du pain, des fruits, du poulet certains jours et même des courgettes quand l’univers est bien aligné. Simplement, pas forcément la quantité prévue, ni au moment où Camille l’avait imaginé.
Et certains soirs, oui, il mangera très peu.
Ce soir-là, les courgettes sont restées dans l’assiette. Mais Malo avait mangé le reste, personne n’avait compté et le dîner n’était pas devenu une épreuve.
Finalement, c’était déjà beaucoup.



