Louise, ma fille de cinq ans, regardait par la fenêtre du bus lorsqu’un homme s’est assis en face de nous. Elle l’a observé quelques secondes, avec cette concentration très sérieuse qu’ont les enfants quand ils viennent de remarquer quelque chose.

Puis elle a demandé, assez fort pour couvrir le bruit du moteur :

« Pourquoi il a un si gros ventre ? »

L’homme a parfaitement entendu. Moi aussi, malheureusement.

J’ai senti mon visage chauffer et j’ai répondu trop vite : « Louise, chut. Ça ne se dit pas. »

Elle m’a regardée, sincèrement perplexe : « Mais pourquoi ? »

Quand un enfant commente le physique des autres, le petit bug arrive souvent là. En quelques secondes, on voudrait protéger la personne, répondre à la curiosité de l’enfant et disparaître discrètement au prochain arrêt.

Quand un enfant commente le physique des autres

À cinq ans, Louise ne mettait pas dans sa question tout ce qu’un adulte pouvait y entendre. Elle avait remarqué une différence et voulait la comprendre. Le mot « gros » n’avait pas forcément, pour elle, la charge de jugement que je lui prêtais déjà.

Mais sa curiosité ne rendait pas la scène confortable pour l’homme assis en face. Son corps venait de devenir un sujet de conversation public, sans qu’il ait rien demandé.

Je ne voulais donc ni faire comme si elle n’avait rien dit, ni lui donner une longue explication devant lui. Et lui répondre seulement « c’est méchant » risquait de lui apprendre autre chose : que certains corps sont gênants, ou qu’il existe des questions honteuses.

Il y avait peut-être une troisième possibilité : accueillir la question sans la traiter à cet endroit.

Une réponse courte maintenant, une vraie discussion plus tard

Sur le moment, j’ai simplement dit « excusez-nous » à l’homme. Puis je me suis penchée vers Louise.

« Les corps sont tous différents. On en parlera tout à l’heure, pas devant la personne. »

« Tu peux garder ta question. Tu pourras me la reposer quand nous serons seules. »

Une fois descendues du bus, Louise l’a reposée. Je lui ai répondu que je ne le savais pas et que ce n’était pas à nous de le deviner. Les corps peuvent être grands, petits, gros, minces, porter des cicatrices ou fonctionner différemment, pour beaucoup de raisons.

Nous avons surtout parlé de la différence entre remarquer quelque chose et le commenter devant la personne. Elle pouvait toujours me poser ses questions. Certaines avaient simplement besoin d’attendre un endroit plus privé.

Je n’avais pas trouvé la phrase parfaite dans le bus. J’avais simplement gagné le temps de répondre sans transformer le corps de cet homme en secret honteux, ni la curiosité de Louise en faute.

La question n’avait pas disparu. Elle avait attendu le prochain arrêt.