Iris, ma fille de trois ans et demi, a tiré une chaise supplémentaire devant la table du dîner. Elle a posé son petit coussin dessus, puis m’a demandé une assiette.

« C’est pour Lila. Elle mange avec nous. »

Lila n’habite pas chez nous. En fait, je ne l’ai jamais vue. C’est l’amie imaginaire d’Iris, qui nous accompagne depuis quelques semaines dans les trajets, les jeux et maintenant les repas.

J’ai hésité entre deux réponses. Faire semblant de tout comprendre, au risque de me retrouver à servir trois portions, ou rappeler que Lila n’existe pas. Iris attendait simplement que je pousse un peu la chaise.

Quand un enfant a un ami imaginaire

À cet âge, un compagnon inventé peut avoir un prénom, des préférences et même des exigences assez précises. Cela ne signifie pas qu’un enfant confond nécessairement imagination et réalité. Dans le jeu, il peut très bien savoir que le personnage est inventé tout en tenant à ce qu’on respecte son histoire.

Ce qui m’a surprise, c’est la place que Lila prenait dans nos conversations. Elle avait peur du noir, n’aimait pas les petits pois et se fâchait parfois quand Iris lui prenait ses crayons. En l’écoutant, j’entendais des questions familières sur les disputes, les peurs et les règles, mais avec un personnage qui permettait d’en parler autrement.

Je n’avais pas besoin d’interpréter chacune de ces scènes comme un message caché. Iris jouait. Et ce jeu avait visiblement beaucoup de place dans sa tête.

Entrer dans le jeu sans abandonner la vraie table

Au dîner, je pouvais accueillir Lila sans préparer un deuxième repas. J’ai donc rapproché la chaise et laissé Iris installer son coussin. Pour l’assiette, j’ai proposé une petite soucoupe vide.

« Lila peut être à côté de toi. Nous, on garde la nourriture pour ceux qui mangent vraiment. »

Iris a accepté, puis elle a annoncé que Lila préférait de toute façon les pâtes invisibles. C’était pratique : nous n’avions plus qu’à nous occuper des vraies.

Je me suis aussi rendu compte qu’on pouvait poser une limite à un personnage imaginaire sans se moquer de l’enfant. Si Lila est censée avoir renversé le verre, c’est toujours Iris qui peut m’aider à essuyer. Et si le jeu devient trop envahissant, je peux dire que je n’ai plus envie de jouer pour le moment.

Depuis, il arrive que Lila soit invitée à table et qu’elle disparaisse pendant plusieurs jours. Je ne cherche plus à savoir combien de temps elle restera.

Je garde simplement une chaise libre quand Iris me le demande. Pas forcément une assiette de plus.